Fragment n°9
Ce n'est pas que je vous envie, comprenez-moi bien, ce n'est pas que je tienne absolument à participer, ce n'est pas que j'estime la chiennerie de l'enfance, cette mauvaise joie de meute qui fait la communauté enfantine, cette insatiable faim de jouir, cet appétit prédateur, ce bonheur indifférencié, cette plénitude monocellulaire, ce cocktail d'égoïsme frénétique et de soumission veule à la horde... ce n'est pas que je vous envie toute cette obscénité, non, mais ressentir l'enfance au moins une fois, qu'une main tendue m'arrache une seconde au désert de ma lucidité, que je cesse de savoir pour sentir une fois dans ma vie, rien qu'une toute petite fois, ce que c'est que votre foutue enfance! Je donnerais tout, vous m'entendez, absolument tout, pour faire mienne une seconde seulement de votre enfance! Eprouver cette joie imbécile! Cette ignorance si pleine! Ces chagrins obtus! Cette aptitude aux passions successives, aux reniements instantanés, à l'oubli sur commande, à la cicatrisation immédiate! Cette effarante absence de mobile! Cette ivresse du présent! Cette conscience purement digestive! Je braderais tout pour être bête, une seconde, comme un enfant! Jouir absolument de cette stupidité! Me repaître une bonne fois de cette idiotie des origines et retourner à mon moi d'adulte en sentant enfin de quoi je me suis libéré, à quoi j'ai su échapper, ce que ma conscience a vaincu! Jouir de ma maturité, oui, mais en pleine connaissance de cause! Comme ce doit être bon, un souvenir d'enfance! La certitude d'une enfance vaincue! Comme on doit être pleinement quand on vient d'où vous êtes! Avec toute cette bêtise derrière soi! Et comme on est mal, quand on n'a jamais senti ce fumet-là! Comme on existe peu, sans enfance!
Messieurs les Enfants, Daniel PENNAC

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