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Fragment n°4

En ce qui me concerne, je n'ai jamais laissé Igor m'étouffer sous les "pourquoi". Là où Tatiana s'embarquait avec une patience suspecte dans la boucle sans fin des "pourquoi, parce que, mais pourquoi, parce que...", j'ai vite fait, moi, le procès des réponses causales.
- Les enfants se foutent des causes, Tatiana! Seul le but les intéresse.
Ce qui est la vérité vraie. Qu'un moutard vous demande "Pourquoi il pleut?", la pire des réponses à lui faire concerne "les nuages...", réponse qui entraîne illico "Pourquoi les nuages?", et vous voilà embarqué dans l'analyse complexe des "précipitations atmosphériques", "Pourquoi les prézipitations?", avec leur cortège d'anticyclones, "Et pourquoi ils viennent des Zazores?"... Folle spirale où vous heurtez vite et fort les parois de votre incompétence, ce qui vous accule à la baffe libératrice, ou pis, au mensonge.
Non. Cet âge réclame des réponses finales.
Un exemple de réponse finale?
- Pourquoi il pleut? demandait invariablement Igor quand nous promenions nos dimanches à la campagne.
- Hein? Pourquoi il pleut?
- Pour que les fleurs poussent, Igor.
Ce n'est pas qu'Igor aimât aprticulièrement les fleurs (il ne manifeste aucune sympathie pour celles qui ornent ma tombe), mais leur nécessité ne faisait aucun doute, puisqu'il les avait sous les yeux, là, au bord du chemin où nous pataugions en famille.
- Pour que les fleurs poussent.
La réponse finale octroie cinq bonnes minutes de tranquilité. L'essayer, c'est l'adopter.
Tatiana était contre, bien sûr. Elle prétendait qu'à tout "finaliser" (l'expression est d'elle) j'allais faire d'Igor un cynique, un amputé de la nostalgie, peut-être même un homme politique. J'affirmais, moi, que les mères "causalistes" (l'expression est de moi) fabriquaient des ergoteurs sans perspectives, dissecteurs de poèmes, médecins légistes de la rêverie.
- Pourquoi vous vous disputez? demandait Igor.
- Pour que tu pousses droit.

Messieurs les Enfants, Daniel PENNAC

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